samedi 26 mai 2012

Un premier concert de casseroles

Photo: Steve Deschênes - Le Soleil

La limitation de la liberté n'est justifiée que quand elle est nécessaire à la liberté elle-même, pour éviter une atteinte à la liberté qui serait encore pire.
-John Rawls, théorie de la justice sociale


C’est à cette heure festive d’une soirée urbaine dans un quartier ouvrier qui jadis était si calme et tellement sans histoire, que la colère d’un monde extérieur ne l’aurait jamais rejoint. Un monde extérieur qui vivait le déchirement entre le rouge et le vert. Finalement mon petit quartier a voulu lui-même perturber sa quiétude, enchaînant son fameux concert de casseroles pour une quatrième journée consécutive. De ma curiosité propre, j’ai voulu explorer la dédale des rues et des avenues, tout en y apercevant des jeunots et des ainées qui tambourinaient leurs casseroles et leurs poêles de téflon sur leur balcon. Un nombre de passants se groupait au coin des rues, constitué de familles du voisinage.


Les familles s’improvisaient musiciens de percussions, tonnant en cadence les marmites et les plateaux effilés d’aluminium. En déambulant encore sur les trottoirs, par un étrange hasard, des jeunes filles de 16 ans couraient au trot les rues du quartier pauvre. Empoignant de leurs mains frêles une louche et une poêle portables, elles s’amusaient dans une vive gaieté à ameuter le quartier parmi d’autres manifestants au même pas de course. À un certain moment, je vis un garçon, d’à peine douze ans sur son terrain, s’exerçant de tout son saoul sur un ensemble de batteries. Comme le jazz, il improvisait allègrement son rythme de coups, modifiant le tempo à toutes les trois secondes.


À la vingtième minute, un calme perceptible regagna le quartier et tout redevint dans le gris de l’ennui, ce qui fut son habitude régulière. Le retour à la normale fut de courte durée, puisqu’un large groupe de manifestants traversait déjà l’intersection de la rue de mon appartement. La foule bigarrée avait à la portée de la main sa louche ou sa cuillère de bois, et sa petite poële de fonte. Elle improvisait un air sans musicalité et sans rythme, car après tout, le bruit était la seule chose appréciée. Le bruit se devait d’envahir les vies des obstinés et des irréductibles, vivant au-delà des kilomètres, dans un Parlement. Ce lieu solennel de Québec qui connaissait les premiers jours de son débâcle.

Un parti qui tergiversait entre l’ultime solution et la négociation pour chacun de ses membres, étant à bout de nerfs et au bord de l’épuisement. Un parti au pouvoir qui se heurte de plein fouet aux limites de son influence. Le tintamarre des chaudrons était ce cri de désespoir particulier et la seule réponse claire des politiciens était ceci : «Nous ne savons plus quoi faire pour vous. Hélas, nous capitulons ou nous devenons arrogants. Or nous assumons ce que nous sommes et ce que nous avons fait pendant plus de neuf ans.» Le message est non-verbal, car il se lit aussi dans le silence.

La peur n’était point là, ni la colère, ni l’ivresse du militant. Tout se passait dans une joie festive et dans un atmosphère de carnaval et de tombola. Pas besoin de faire de la désobéissance civile, chaque personne ordinaire trouve le bonheur de se retrouver ensemble dans la rue parmi les étrangers. Pas besoin d’en faire, les manifestants sont de manière sécuritaire sur les plates-bandes de leur demeure. Vingt minutes, pas une seconde de plus, on retourne chez-soi en verrouillant la porte d’entrée à double-tour.

D’autre part, des petits ou larges groupes de manifestants circulent dans les rues sous l’étroite supervision de la police, ou non. Les groupes non-encadrés sont laissés à eux-mêmes et aux automobilistes dans la frénésie anarchique de la rue. De prochaines arrestations de masse ?

Et pour croire que c’est le Québec de maintenant, le citoyen ordinaire trépigne sa consciente servilité. Faut-il croire qu’au-delà de ce masque de bonheur festif se cache allègrement l’écoeurement à son point culminant ? La folie béate de la joie de vivre et de l’extase était probablement l’un des moyens pour répondre à la démence de la répression et de l’insurrection subites. Une joie de vivre qui fait de tout le monde, un musicien percussionniste, la nouvelle audace.


La crise est hélas profonde. Tout se sent grave et malsain. Si le conflit perdure, la crainte et le dégoût prendront leur lot sur tout le monde à la suite des humeurs festives, jusqu’aux prochaines élections.Depuis une semaine, j’étais transfiguré de désarroi et d’inquiétude, que ce soit le nouveau projet de loi 78 ou cette élite au pouvoir qui faisait fi des étudiants comme bon lui semble. En considérant que la foi soit bonne ou mauvaise, cela n’a plus aucune importance, parce que la confiance est désormais anéantie depuis l’émeute de Victoriaville, ce moment pivot dans l’histoire du Québec. Le son dominical du peuple dans la rue écrase sur-le-champ n’importe quelle statistique fallacieux que je lisais d’un quotidien, d’un jour à l’autre. Les statistiques devinrent hélas insignifiants, devant le son rouillé d’une colère.



Mais quelle année horrible pour le pays ! Quelle année de gale, de chien et de damné !




(photo: Le Soleil, Steve Deschênes)

mardi 22 mai 2012

Battleship : Du Michael Bay avec des sous-marins extra-terrestres en hautes mers



Bifurquons du conflit étudiant montréalais se déroulant sur les rues pour aller vers un conflit en hautes mers, orchestré par Peter Berg et Hasbro. Le règne du nerf de la guerre se vit aussi dans les eaux profondes du Pacifique, dans un mélange d’action et de science-fiction. Mon film s’est inspiré du jeu de société Hasbro. Non, je ne ne souffre pas d’une dégénérescence neuronale. Pour une fois, j’étais curieux de connaître quel genre de film une adaptation de jeux vidéos allait donner. Cela dégage un résultat mi-chaud mi-froid.

Le spectateur reçoit ce film de Peter Berg, une ode à la vie maritime américaine dans toute sa splendeur. En fait, le jeu Battleship ou Bataille Navale n’est rien d’autre qu’un prétexte en vue de produire un film. Battleship est un jeu qui fait le bonheur de petits et grands, on se retrouve à deux joueurs, mettant sur la table les deux boitiers de plastique bleu. Ouvrant les deux boîtes, on retrouve un nombre fulgurant de pions blancs et de pions rouges, servant à indiquer des «manqués» ou des «touchés». Les règles du jeu sont simples. On positionne notre petite flotte de cinq navires différents sur notre grille du bas, couché sur la table. On utilise notre grille du haut pour nos multiples attaques contre les bateaux de notre adversaire. Un pion blanc désigne que notre tir aurait manqué sa cible, tandis qu’un pion rouge démontre que notre cible est touché. L’objectif est de «détruire» ou de couler tous les bateaux de la flotte adverse.

Un jeu si simple, n’est-ce pas ? En fait, un simple jeu qui engendre un film assez simpliste de son contenu. Oui, je sais ce que vous allez dire. Le film s’adresse préférablement à un auditoire d’enfants. Pour une comédie de films d’actions et de science-fiction, y a-t-il des enfants qui aimeraient voir la cinégénique Rihanna dans un second rôle ? Oui, c’est possible également pour un même public d’adolescents mâles. Mais en ce qui a trait du synopsis, le film ne veut pas être con et ne veut pas être pris au sérieux simultanément. Comme si les producteurs savaient déjà qu’ils adaptaient un jeu pour enfants en film, alors pourquoi vraiment prendre le sujet avec gravité ? Comme dit auparavant, le jeu sert de prétexte pour le film, et le film devient une histoire moderne d’extra-terrestres voulant conquérir la planète par la grande voie des eaux. Déjà, c’est une histoire à clichés grossiers. Ce qui enchaîne ensuite, est l’ahurissant spectacle de la bataille navale, proprement dite. Je ne dirais même plus que c’est une bataille, mais une guerre, composée de multiples batailles, qui frôle les limites de l’impensable. Parlant d’impensable, l’histoire est dénuée de toute cohérence, puisque les trous de logique, dans la scénarisation, sont immenses. Même que l’on devrait dire que les trous sont si gigantesques que l’on pourrait conduire un camion au travers. Néanmoins, la mise en scène de Peter Berg reste géniale, travaillant dans une grande créativité. La cinématographie, les décors et les engins des extras-terrestres, en combinant l’animation numérique du 3D et les séquences live-action nous surprennent dans sa haute voltige. Berg, dans son travail, justifie le fait que son film est d’un «haut concept». Une imagerie très forte qui parsème l’oeuvre dans un rythme effréné, c’est également la facture d’un Michael Bay. Cependant, cela ne fait pas Peter Berg, un James Cameron de son temps, si on considère Avatar ou Terminator. Cameron investit une scénarisation toujours très forte et une réalisation qui l’est tout autant.

Michael Bay et Peter Berg optent pour de la créativité, issue de la réalisation des séquences. Ils poussent à l’extrême limite l’animation numérique en 3D de leurs récents films. Tout est au paroxysme. C’est la réalisation qui devient roi et le reste, soit le scénario ou les personnages, on s’en contrebalance. On épate la galerie. Quelquefois, je me demande quel réalisateur hollywoodien pourrait rendre le film meilleur ? Personnellement, j’ai déjà deux réponses : James Cameron, comme mentionné précédemment, et Ridley Scott.

Les personnages sont soit idiots ou spectraux, puisqu’ils sont écrits en vue de leur donner une profondeur minimale. Le protagoniste Alex Hooper, incarné avec fantaisie par Taylor Kitsch, reste le personnage le mieux développé pour un film comme celui-ci. Le reste de la distribution est superficiel et ne laisse pas une trop forte impression à la suite de son visionnement. Soyons certains, les personnages du film vont surtout plaire à un public d’adolescents, puisque le film vise ce même public après tout. Alors, pourquoi vraiment porter davantage une attention inutile ? Je commence à constater que ma curiosité, en premier lieu pour ce film, ne m’a pas vraiment porté fruit.

Rihanna dégage une solide présence, mais son rôle d’opératrice-radar fonçeuse est si petit et inintéressant que l’on ne voit pas vraiment son talent de comédienne. Liam Neeson, un grand acteur, interprète le rôle d’un admiral et le rôle d’officier sérieux ne lui colle pas vraiment. Tadanobu Asano interprète le bourru capitaine de la flotte japonaise, Yugi Nagata, à la limite du stéréotype. Taylor Kitsch et Tadanobu Asano détiennent une belle chimie et sont capables de supporter le film du début à la fin. En fait, ils sont les seuls bons acteurs du film, jouant des personnages ennuyants et unidimensionnelles.

Peter Berg est un excellent showman. Cela, on ne lui enlève pas, mais, il doit trouver des meilleurs scénaristes pour mieux structurer des personnages. Après tout, un film juvénile et sans réflexion n’intéresse personne.


(photo: Digital Trends)

6.1*/10